Toile et oeuvres sur papier
Anne Slacik
30 mai-27 juin 2026
Vernissage samedi 30 mai à 17h
Exposition en lien avec “Voix des lumières”, l’exposition des toiles d’Anne Slacik dans la crypte de la Basilique de St Denis du 28 mai au 20 septembre 2026
Le talisman de la couleur
Dans son atelier au bord du canal et de ses eaux dormantes et rêveuses, habitées du reflet des marnes lointaines, du flux et des effluves du monde, Anne Slacik capte sur ses toiles la beauté effusive du temps qui passe, les moments de vie intérieure et quasi antérieure dont elle révèle en toute transparence la substance immatérielle, la lumière incarnée et une essence tellement fluide qu’elle nous imprègne comme « un » fluide mystérieux et poétique.
Le chèvrefeuille crée de tels moments, il accompagne l’été de ses coulées de fleurs et c’est en fin de journée qu’il libère le plus intensément son parfum, diffusant ainsi une atmosphère unique, enveloppante et pénétrante. Sur la toile d’Anne Slacik, comme les iris et pivoines de son jardin de Pompignan, le chèvrefeuille s’éclipse dans une épiphanie de couleurs, s’abolit en vibrations de lumière, s’évapore en exhalaisons, nimbe une ambiance condensée dans une couleur qui sent bon le sol et l’air de son jardin, ocre.
La couleur révèle une accointance intime avec les mouvements de lumière qui traversent la fleur, un jaune solaire voisin d’un jaune de Naples, très proche du velouté crémeux des pétales, des stries d’orangé montant en rangs serrés vers d’autres orangés plus intenses, s’empourprant en se diffusant, comme la lumière le fait au couchant en s’approchant des ténèbres, ces barres menaçantes annonçant la fin du ballet et de la féerie de ce jeu de couleurs littéralement atmosphériques, jamais posées ou fixées sur une surface, très labiles et très musicales dans leur jeu d’interpénétration.
Ocre est la couleur, l’essence de cette puissance végétale qui se répand sur la toile et l’irrigue, la sève qui coule dans ses veines et parfois suinte et saigne. C’est aussi sa matière ouvrant comme un détroit sur des horizons intérieurs et des horizons extérieurs : les jaunes déjà peints et les réserves de pigments en attente dans l’atelier, l’ocre des carrières et celui qui habille les façades en Provence, les tournesols et les champs de blé de Van Gogh, le fameux pan de mur jaune dans la vue de Delft de Vermeer évoqué par Proust, une constellation, une concrétion de visibilité et d’invisible, une forme sublimée de sensible adressée à tous les organes des sens : visible, tangible, audible, respirable…
Rassemblés en série, ces tableaux sur le chèvrefeuille deviennent des variantes des jeux de la lumière et de la couleur, et des révélations qui s’en suivent, comme dans les vitraux où le verre est le réceptacle qui donne une visibilité à l’invisible. Ocre est la couleur de son vitrail, comme il y eut ce bleu venu d’Asie Mineure pour teinter ceux de notre basilique ; C’est son diaphane*, son réceptacle d’air et d’eau, l’eau lustrale du nénuphar blanc, où elle creuse sa vision et actualise ses couleurs et leur densité , le silence où le monde de l’artiste résonne, respire, vibre et rayonne en toute lucidité, la couleur de son vide, celui qui prélude à chacun de ses gestes, « un rien, fait de songes intacts, du bonheur qui n’aura pas lieu et de mon souffle ici retenu dans la peur d’une apparition… » (Le nénuphar blanc, Mallarmé)
*Cette notion apparait la première fois dans le texte d’Aristote, de l’âme, avec l’étude des conditions de la vision : la lumière immatérielle et l’organe visuel n’ayant rien de commun, ne peuvent se rencontrer sans ce milieu intermédiaire qu’est le diaphane, l’air, la distance de l’espace. En traversant ce milieu la lumière révèle la couleur des choses, transperce l’opacité du monde pour mettre en acte sa visibilité et le rendre intelligible. Dans l’obscurité il demeure seulement « en puissance ». Sans avoir d’existence propre, n’ayant d’existence que par ce qui se voit à travers lui, il participe pourtant de la lumière immatérielle et du divin qui lui est assimilé. En ce sens il aura une influence considérable pendant toute l’époque médiévale, soucieuse de ménager la transparence de l’invisible dans le visible, d’incarner dans le verre du vitrail, les pierres précieuses ou l’eau lustrale du baptême, les puissances de l’image, les révélations et les percées à travers lesquelles nous avons accès à un invisible qui en retour nous regarde

