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REMINISCI

Katayoun Rouhi

peintures et dessins

Exposition du 4 avril au 24 mai 2025

vernissage le vendredi 4 avril à partir de 17h

avec une performance de Golestan Outil-Rouhi à 20h

Avec leurs images bouleversantes qui remontent du plus profond de la mémoire et ouvrent au-delà de toute vie, les peintures de Katayoun évoluent sous le signe secret d’un monde immémorial, dont elle garde l’héritage sous forme de traces, d’échos, de retentissements intérieurs et de résonnances, autant d’appels auxquels elle ne peut se soustraire. Des souvenirs de moments qui n’ont pas été réellement vécus, mais qui aspirent à vivre dans un flux de reprises, de recommencements, de rebondissements, de sursauts, sans se laisser fixer ou prendre dans les rets trop serrés de la représentation. Ce sont des apparitions éphémères, vacillantes, et enjouées, des sources de possibles et de désir, infiltrées depuis « l’enfance de la création »

L’art, c’est l’enfance, voilà. L’art, c’est ne pas savoir que le monde existe déjà, et en faire un. Non pas détruire ce qu’on trouve, mais simplement ne rien trouver d’achevé. Rien que des possibilités. Rien que des désirs. Et tout à coup être accomplissement, être un été, avoir du soleil. Sans en parler, involontairement. Ne jamais parfaire. Ne jamais avoir de septième jour. (R. M. Rilke)

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Une grande nuit enveloppe les images familières de Katayoun, une nuit abyssale d’un noir absolu, au-delà de notre nuit étroitement attachée au jour, en attente de jour. C’est le refuge, la réserve des souvenirs de ce qui n’a pas été totalement vécu, dont on ne peut se rappeler volontairement, mais qui s’infiltrent dans les échancrures du quotidien, retentissant d’une force énigmatique jusqu’à restituer l’ambiance intacte de vécus à jamais perdus.

Les dessins et peintures de Katayoun sont comme le medium où transitent ces échos du monde perdu ; ils les captent, les enregistrent, les recueillent, les recréent.

Comme le démiurge du Timée de Platon, elle se fabrique l’instrument indispensable à la création d’un monde, un crible ou tamis pour sélectionner les éléments compossibles, les distribuer en leur donnant une place par un habile mouvement de secousse, un instrument tout à fait merveilleux, doté de ce que les grecs nomment une puissance de « krinein », de discernement critique et de sensibilité : c’est la « khôra », le « lieu », ce qui fait que les choses « ont lieu », arrivent, se produisent…et qu’on utilise sans s’étonner de cette curieuse tournure « avoir lieu ».Son tamis apparait sous trois formes dans cette exposition :

Une grille sur un fond noir, un quadrillage de l’espace du tableau fait de lignes d’écriture en persan, un enfilement de signes enchevêtrés d’une légèreté absolue, enserrant au centre un dessin de la mère…

Une autre sur fond clair, des lignes qui quadrillent l’espace en points de couture, avec, dans un florilège cousu de signes persans, un croisement d’axes paradigmatiques d’une organisation de l’espace, comme le cardo et le decumanus des cités romaines ou les partages d’un drapeau, et toujours au centre un dessin, une couture du visage de la mère…

Enfin, sur un fond légèrement sépia, un quadrillage de photos d’identité de la mère mettant au centre son empreinte radieuse et « radiale », en lettres persanes, dont le rayonnement se perd dans l’espace.

Ces trois tamis donnent le ton du travail de réminiscence qui affecte les choses quand elles traversent leurs grilles. Elles n’en gardent qu’une parcelle, l’éclat le plus révélateur, l’aura au sens premier du terme, ce souffle qui s’élève et enveloppe les formes et laisse autour d’elles un mince liseré spirituel, une ligne de lumière ; mais aussi l’aura comme l’émanation la plus subtile de la personne ou de la chose, le charme diffus et aérien qui irradie d’un centre rayonnant, la patine d’un temps très lointain venant colorier le présent, et enfin cette force de surgir de rien et d’apparaître dans une présence tonale, ce qu’on pourrait nommer la « photogénie » des êtres.

Dans ce processus de transmutation, les mains ont une présence singulière, comme si elles en étaient le centre : souvent nimbées ou auréolées dans un halo lumineux, elles sont liées à la nuit, au sommeil et au repos qui en nous libérant du quotidien éveillent d’autres puissances, celles du rêve et de l’inspiration. Elles sont inspirées et donc proches du jasmin, cette fleur des fleurs, la fine fleur des fleurs, la source d’un pacte qui nous accorde au monde dans une confiance totale et primitive. La vertu cardinale des mains est le culte du jasmin qu’elles offrent en un don de soi atmosphérique, en ce sens qu’il se diffuse dans tout le tableau, à la suite de toutes ces lignes de signes poétiques qui s’effacent pour lui laisser place.

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