Armand Julien Waisfisch
Exposition du 16 janvier au 28 février 2026
Armand Julien Waisfisch : Mouvement de foule
Un geste pour notre territoire
Mouvement de foule, d’Armand Julien Waisfisch
Armand Julien a reçu à l’Université de Paris 8 une formation pluridisciplinaire en cinéma, photographie et arts plastiques et y a appris tout ce qui était nécessaire à la mise en forme de ses projets. Sans s’être laissé piéger ou assigner à résidence par l’appartenance à une culture, une formation ou une spécialisation, il habite et travaille à Pierrefitte et Saint Denis, intensément engagé et investi dans ce territoire dont il a fait sa « maison » : c’est son terrain d’exploration, de déambulation, de flânerie où il rencontre les personnes, partenaires de ses actions, prend des initiatives, conçoit des « cré-actions », un mixte d’action et de création, un mode d’intervention bien à lui dans l’espace public. Habiter n’est pas seulement disposer d’une demeure, d’un logement, c’est un geste, une manière particulière d’occuper l’espace, de se configurer un monde, de s’y tenir et d’y prendre position ; une façon de s’habituer à la familiarité d’une demeure pour s’ouvrir au monde, se laisser surprendre, s’étonner de tout ce qu’on peut y trouver. C’est de ce même geste qu’il peint et habite ce coin de monde qu’est sa maison.
Avec cette exposition « Mouvement de foule » AJW continue son exploration de l’habitation sur notre territoire en montrant, non pas de nouvelles choses, mais une manière nouvelle de voir les choses, qui retentit au plus profond de chacun de nous : ce mouvement, c’est celui de la vie à découvert, de la vie qui prend son essor, la sortie de l’ombre ou chacun prend des initiatives pour signifier qui il est et se risquer dans une action. Le langage de l’ouverture est simple et fondamental, il a une rare puissance d’exaltation que l’artiste approche sur des cartons de récupération à qui il confère le pouvoir de faire « cartonner » la liberté de cet esprit d’ouverture, à saisir quand il erre et s’égare dans nos rues.
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Cette série de tableaux d’Armand julien Waisfisch prolonge le travail entrepris dans des séries précédentes, « le temps de la mémoire » et « des hommes et des valises » puis « la maison de l’homme dans un monde inachevé » qui évoquaient toutes deux l’errance, le nomadisme de l’exil d’un côté et de l’autre, l’ancrage, l’enracinement dans la mémoire. Des humains, adultes et enfants, seuls ou en groupe s’apprêtent à franchir une porte. Ils ne sont rien d’autre que des êtres qui passent, des êtres de passage, saisis sur le seuil qui sépare l’installation dans une demeure où l’un trouve abri et sécurité, de la recherche d’une place plus ou moins habitable dans le monde. Cette exposition entend sensibiliser le public à des aspects plus ou moins visibles de la vie des habitants dans le 93 et les faire réfléchir sur la richesse de ce qui peut s’y observer par la médiation de l’art.
Il faut d’abord bien comprendre ce qu’est la foule qui au premier regard n’a rien d’une masse compacte ou d’une puissance chaotique, c’est plutôt l’ensemble des gens qui sont en mouvement, qui marchent et s’avancent pour être sur le devant de la scène et y exercer leur pouvoir de penser et d’agir, l’un renforçant l’autre, le peuple qui accède à la démocratie en ayant une cause à défendre. Cette foule se définit ainsi par son mouvement même et cette étrange expression de « Mouvement de foule », sur laquelle, après les philosophes, l’artiste invente des moyens ad hoc pour en exprimer l’équilibre.
Ses personnages sortent d’un geste de la main de l’artiste, la main les accompagne encore, les invite à entrer en scène dans un entrelacs de lignes qui leur donnent une allure, de l’allant plus qu’une silhouette, un rythme de vie plus qu’une forme, la pulsation d’un corps…
Hommes, femmes et enfants, de toute culture et de toute condition, ils sont faits de lignes entrecroisées, de lignes de vie à suivre et à penser. Tous, à leur façon, tirent, tracent et suivent des lignes : lignes de conduite ou d’horizon, lignes de départ ou d’arrivée, lignes de fuite ou lignes de mire, lignes de vie ou de chance, lignes de flottaison ou de partage des eaux ligne de communication ou ligne politique : toutes ces lignes se croisent et se décroisent dans les tableaux d’Armand ! On aperçoit même parfois un bout de la ligne bleue des Vosges ! Pour celui qui veut se lancer dans une action ou une pensée vivante, émanée d’une présence au monde et matériellement aux prises avec lui, tout est une affaire de lignes. Lisez « Une brève histoire des lignes » de Tim Ingold, ce surprenant anthropologue écossais, si vous voulez vous en pénétrer. « Qu’y a-t-il de commun entre marcher, tisser, observer, chanter, raconter une histoire, dessiner et écrire ? La réponse est que toutes ces actions suivent différents types de lignes. Avec ce livre, je me propose de poser les fondements de ce qu’on pourrait appeler une anthropologie comparée de la ligne. »
Il y a les lignes qui cheminent à la promenade en souplesse sur leur élan et leur lancée et celles astreintes à des directions bien définies, fixées sur des buts à atteindre. Entre tactique et stratégie elles se composent et même débouchent sur de merveilleuses aventures de lignes qui rêvent à la pointe du crayon d’Armand qui se souviendrait de Michaux :
Une ligne rencontre une ligne.
Une ligne évite une ligne. Aventures de lignes.
Une ligne pour le plaisir d’être ligne, d’aller, ligne.
Points. Poudre de points.
Une ligne rêve.
On n’avait jusque-là jamais laissé rêver une ligne. Une ligne attend.
Une ligne espère.
Une ligne repense un visage.
Lignes de croissance.
Sur des subjectiles la plupart du temps pauvres, papiers kraft, bois, cartons et quelques grandes toiles ils se retrouvent dans une même volonté d’habiter un espace où l’humanité soit accordée à sa mesure, de trouver un séjour où il s’avère qu’on est bien là où on doit être, un thème inauguré par l’exposition de 2013 « la maison de l’homme dans un monde inachevé » …
Dans la peinture un miracle se produit, la foule ne fait pas que s’étendre dans l’indistinction et l’anonymat, les verticales sont transfigurées et portent un mouvement d’élévation, de consécration véritable d’une humanité révélée à sa propre grandeur : elle est la gardienne du mystère. C’est une expression de Mallarmé, évanescente et donc toujours à ressaisir, celle de la mesure de l’homme dans « l’être-ensemble » qu’AJW révèle dans son art de peindre, comme une aura qui signe sa démarche…
Armand est en résidence au Centre social Chatenay-Maroc ; Il y prépare d’autres expositions, en d’autres lieux de la ville, dans la mouvance de son geste et du mouvement qui se renouvelle en politique, « mouvement de liberté » et culmine dans l’art avec « mouvement entre ciel et terre » : un bel horizon d’attente !

